Les chemins

  • Performance

    La performance

    La complexité d’une démarche fondée sur l’expérience réside dans son articulation dans un contexte institutionnel où le langage est adapté à « l’art des idées » (Lippard. 1973, p.263). Située à la croisée des chemins entre les arts visuels et le métier de la céramique, ce projet témoigne de l’interrelation entre ces domaines et la nécessité de développer un nouveau langage qui rend compte de l’indissociabilité du geste et de la pensée. Ainsi, la performance me paraît comme un moyen particulièrement bien adapté pour exprimer le caractère processuel et expérientiel de la céramique où l’expérience l’emporte sur la forme matérielle (Jacob, 2004, p.166). À mon avis, ces expérimentations laissent entendre que le sujet des métiers d’art, et celui de la céramique, mérite d’être approfondi dans le contexte de l’art actuel.

    Le texte ci-annexé intitulé Les chemins, est une transcription littéraire du récit en voix hors champ qui accompagnait ma performance présentée dans le cadre de la 22e édition de la Rencontre interuniversitaire des maitrises en arts visuels (RIMAV).

    Les chemins

    La difficulté avec la théorie, c’est qu’on s’en tient aux mots. Lorsque je pratique la céramique, la théorie est intégrée dans mon corps, je suis incarnée dans mon travail. Mon corps est entièrement imbriqué dans le processus. Il est difficile dans ces moments de mettre des mots là-dessus.

    John Cage disait qu’il voulait avoir moins de « lui » dans son travail et plus de « ça ». Je comprends cela. Parfois, j’ai l’impression que ce n’est pas moi qui ai fait « ça ». Une fois que je défourne une pièce, elle ne m’appartient plus. En fait, je trouve que cela parait lorsque je mets trop d’effort dans mon travail, cela manque de naturel, ce n’est pas intéressant — les pièces ont l’air forcées. Je les appelle des pièces mortes. Je n’ai qu’à écouter la terre, la saisir, à l’écouter avec mes mains. Parfois, j’ai l’impression que j’ai des yeux au bout de mes doigts et non dans ma tête. Et puis il y a des moments où j’ai l’impression que je ressens avec mes yeux. C’est comme si tous mes sens étaient déplacés dans mon corps et puis en même temps, le tout était synchrone.

    Lorsque je suis devant un bol, la première chose que je remarque, c’est la lèvre. Une lèvre qui est trop épaisse, c’est comme si elle ne savait pas où se placer. Elle déborde de l’intérieur et puis de l’extérieur. Pour moi la lèvre est la frontière entre le contenant et le contenu. C’est la porte d’entrée — pour les yeux, pour la bouche. Mais il n’y a pas que la lèvre sur une pièce qui m’informe sur le type de potier qui l’a tourné. C’est le pied qui en dit le plus long. Quand je tourne une pièce dans mes mains pour la regarder en dessous, je découvre son intention. Ce que l’on ne veut pas révéler, mais qui se révèle tout seul. Un pied qui est tournassé avec symétrie parfaite, mais que la lèvre semble plus naturelle, légère et délicate démontre une certaine rigidité de l’esprit. La céramique est un miroir mat, dense et opaque. Un pied, ça trahit. Il est facile pour un potier de s’oublier dans le pied. C’est là où l’on perçoit sa vraie nature, cela en dit long. Tournasser un pied demande que l’on soit en harmonie avec son tournassin. Savoir quand poser la lame, la vitesse du tour, la pression que l’on doit poser sur la pièce pour éviter qu’elle ne quitte la girelle. Au début, je ralentis mon tour un peu, juste assez pour que je puisse comprendre dans quoi je m’engage.

    Quand je pose un rondeau de plâtre sur une girelle avec une pièce dessus pour la centrer avant de la tournasser, il est toujours un peu décentré. Il faut que je lui donne des petits coups, là où il dépasse de la girelle. Et là, je regarde la pièce qui danse et je compte : « un, deux, trois, un, deux, trois… » J’ai toujours préféré les rythmes syncopés : « un, et deux, et trois, un, et deux, et trois… et, et, et, et, et… » Je tape toujours sur le contretemps, il me semble que c’est plus facile de compter comme ça. C’est un vrai plaisir quand la pièce se centre en trois coups « un, et deux, et trois » et enfin, elle me parait immobile. Elle tourne sur elle-même et là, je peux commencer à poser la lame sur la pièce pour tailler le pied. C’est une de mes parties préférées. C’est tellement agréable lorsque l’argile est à la bonne texture et que la lame mord dans la terre. Ça fait des petits tourbillons — des copeaux qui tournent — puis je peux tournasser plus rapidement, sans trop y penser. J’aime un pied bien défini, car je peux le prendre avec le bout de mes doigts.

    C’est difficile de ne pas être hypnotisée par le travail. Récemment, j’ai découvert que le caractère japonais qui décrit le mot zen, représente la contemplation. Je comprends pourquoi le bouddhisme m’attire autant. On dirait que le métier de céramiste, c’est un métier qui définit le zen. Que ce soit lorsque l’on pétrit de l’argile, que l’on tourne, que l’on tournasse, que l’on observe une pièce en train de sécher… toutes ces activités sont des opportunités pour contempler. La céramique est une forme de méditation active, mais le résultat n’est pas tant la pièce qui est défournée. C’est curieux parce que la pièce elle-même est transformée de manière permanente, mais moi quand je défourne, je vois le résultat d’un travail qui s’est accumulé depuis des années sur une pièce. Je n’ai pas cette impression de permanence, c’est plutôt un moment passager, le temps de comprendre la pièce que je viens de tourner, de fabriquer, d’émailler. Je comprends mon expertise, ou mon manque d’expérience. Je vois mes maladresses, mon impatience. C’est une porte d’entrée vers moi-même. Le défournement marque un moment précis, ou plutôt une série de gestes qui ont mené à cette pièce-là. Et après, je la laisse de côté. Elle a sa propre vie, elle n’est plus à moi. J’aime revenir sur une pièce que j’ai fabriquée il y a quinze ou vingt ans, c’est comme relire un journal intime. Il y a tellement de choses que l’on ne voit pas lorsque l’on a le nez dedans. Mais avec le recul, on découvre des choses que l’on ne savait pas que l’on avait, que l’on était. Le défi pour moi, c’est de trouver l’équilibre entre la rigueur et la discipline, la précision d’un geste et puis la vie qui passe à travers moi. Cela me donne l’impression de naviguer sur des vagues. Je ne peux pas changer une vague, alors il faut que je m’adapte à elle.

    Dans son livre intitulé L’artisan inconnu, le philosophe japonais Yanagi décrit deux chemins vers la céramique : le chemin facile et le chemin difficile. Dans le chemin facile, le potier est inconscient : il fait ses pièces, il est connecté directement à la vie à l’action, à l’existence — il n’y pense pas. Le chemin difficile, c’est un chemin rempli de pièges, d’intentions, de volonté, d’exigences, d’expectatives, de retour sur soi-même, de réflexion. C’est celui que j’ai choisi. En fait, je ne sais pas si c’est un choix. Le chemin difficile, c’est la lutte entre mon intention de départ et puis le résultat final. Quand est-ce que je lâche prise et quand est-ce que j’y mets du mien ? Quand est-ce que je deviens rigoureuse et puis quand est-ce que je deviens rigide ? Parfois, la ligne est tellement fine, que cela me fait penser à la lèvre sur un bol.